Petites histoires de cuisine bretonne 9



Olivier Perrin, Breiz-Izel ou la vie des Bretons de l’Armorique,1835


Aux fourneaux depuis le 6 avril, Dominique Besançon nous mijote de joyeuses - et néanmoins culturelles - petites histoires sur la cuisine bretonne1 qui s’achèveront jeudi par un banquet d’adieu. Pour l’heure, retrouvons nos aïeux qui ont eux aussi bien ripaillé.  
Les estomacs sont pleins, les corps vissés sur les bancs et les têtes alourdies. On fume, prise, chique, avale quelques petits verres de plus et les langues pâteuses se délient peu à peu. Eh ! Mac’harit, si tu nous chantais quelque chose ? Eh, Yffic, si tu nous racontais une histoire ?  



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LA CHANSON DU CAFÉ 

Les femmes raffolaient du café mais, au début du XIXe siècle, il n’avait pas encore pénétré les demeures campagnardes, il fallait aller au bourg. Elles profitaient des jours de marché, où elles vendaient les produits de la ferme, pour se retrouver à l’auberge devant un “mikado”, un café “arrosé” d’eau-de-vie. Cette coutume féminine n’a pas manqué d’inspirer les chansonniers locaux. 

Approchez, jeunes gens, venez tous écouter une chanson, composée l’année présente : et ce n’est pas sans raison. Les buveuses de café et les buveurs de vin en font le sujet, et vous allez bien rire. […] 
Je vais donc vous faire connaître, sans plus tarder, ma chanson du café, composée au sujet de deux époux, qui se reprochaient mutuellement, l’une, le vin, l’autre, le café. 
En l’année 1821, s’éleva la dispute, vers la Toussaint ; la femme alla en ville, avec un boisseau de blé, et en dépensa l’argent, avec des commères. 
En entrant au café, elle dit : “Je pense bien qu’on nous servira pour notre argent ; apportez-nous du café, avec de l’eau-de-vie, et aussi une bouteille de liqueur, pour nous régaler !” 
L’eau-de-vie et la liqueur leur montèrent à la tête, si bien qu’elles se mirent à danser toutes les quatre. La femme au blé dit alors : “Je n’ai plus d’argent, et pourtant je boirais bien encore un petit coup car j’ai grand’ soif.” 
Les trois autres crièrent : “Il faut d’abord savoir, ma commère, à combien monte notre écot.” L’hôtesse, les entendant, monta dans la chambre, et, tout réglé, il était encore dû trois francs. 
Et l’hôtesse dit alors : “Je vous ai servi à boire et vous ne sortirez pas d’ici avant de m’avoir payée ; arrangez-vous donc de manière à payer notre écot car, pour moi, je ne vous ferai pas de terme ! 
Les pauvres femmes se regardaient, fort embarrassées, et ne savaient que faire. Alors, Jacquette dit : “Je donnerai mon tablier, et toi, ma commère Jeannette, tu donneras ton mouchoir.” 
Un des maris a calculé que sa femme avait dépensé la somme de douze francs. Il avait quitté son travail, pour venir en ville, et avait trouvé nos quatre commères au café. 
Et en entrant, il a dit : 
– “N’as-tu pas honte, femme sans conduite, de me laisser à la maison avec un petit enfant au berceau ? Est-ce donc à moi le métier de nourrice ?” 
– “Tais-toi, lui dit sa femme, et assieds-toi là auprès de moi, et prends une tasse de café, pour te calmer.” 
– “Laisse-moi tranquille avec ton eau bouillie, et puisses-tu crever la première fois que tu en boiras !” 
– “C’est bien à toi, sac à vin, de dire du mal du café, toi que l’on rencontre nuit et jour au cabaret ; tout l’argent que tu gagnes dans la semaine s’en va en vin et en tabac.” 
– “Jarnicoton ! dit-il, nous allons bientôt ouvrir le bal ! Dépenser tout l’argent et venir encore me faire des reproches !”   
Dans sa colère, il frappa la pauvre femme, et du coup renversa à terre le café, la crème et le lait. 
Et aussitôt les quatre femmes de crier d’une voix : “Vous avez manqué, l’ami, en frappant votre femme ; vous avez répandu le café, il faut payer, ou nous allons, à l’instant, vous arracher les cheveux !” Les quatre femmes furieuses se jetèrent sur lui, et avec elles, l’hôtesse, pour lui arracher les cheveux. On le traîna par la maison et on lui mit ses vêtements en lambeaux. 
Dès qu’il put s’échapper, il se mit à courir, regardant sans cesse derrière lui comme un chat qu’on vient de fouetter. “J’ai failli perdre la vie, disait-il ; je voudrais voir toutes les femmes noyées dans le café !” 
Jeunes maris, surveillez bien vos femmes, quand elles iront au marché au beurre, de crainte qu’elles ne fréquentent le café. Le café est un tentateur, parce qu’il est doux et bon ; il est plein de séductions pour les femmes friandes. 
Et vous, maris du pays, je vous conseille de ne pas aller chercher vos femmes au café. Si vous avez le prix d’une bouteille dans votre poche, allez à l’auberge faire visite à Jean Bordeaux. […] 
Mais il est temps de finir ; heureux si je n’ai rien dit de trop. Buvez ce que vous voudrez, je m’en inquiète peu. Buvez du vin, buvez du café, des liqueurs, de l’eau-de-vie, mais surtout gardez-vous des querelles. 

François-Marie Luzel, En Basse-Bretagne, 1865. Notes de voyage, du Trégor aux Îles
d’Ouessant et de Bréhat, Presses Universitaires de Rennes/Terre de Brume, 1997.


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LA FOIRE GRASSE DE TRÉGUIER 

Se remplir la panse jusqu’à la glotte avec du gras, du bon : un rêve de pauvres en un temps où l’on se contentait de bouillie plus souvent qu’à son tour… et instamment caressé par trois lurons de Plestinlès - Grèves, pauvres comme Job mais rusés comme diables.  
Or, à l’approche des « Gras », soufflait en ce temps-là un vent de bombance sur la vieille ville de Tréguier, aujourd’hui si tranquille. La foire grasse de Tréguier ! Un paradis ! Inaccessible au commun des miséreux, certes, mais pas à nos rusés compères qui eurent tôt fait de se composer un bon friko à peu de frais. Il ne manquait plus qu’un gouleyant pousse-victuailles. Suivons Palsembleu - maçon de son état - à la buvette des Trois Avocats. 

– J’ai besoin de soixante litres de vin, prononça-t-il dès le seuil, de sa voix la plus retentissante. 
Quelques consommateurs attablés dans la salle se retournèrent avec admiration. 
– Soixante litres de vin ! Peste ! Il est, ma foi, de taille à les avaler d’un trait, pensèrent-ils en dévisageant le colosse. 
Une femme assise au comptoir se leva. 
– Excusez-moi, monsieur, mais mon mari vient de sortir. Si vous voulez bien vous donner la peine de l’attendre. 
– Impossible! beugla le maçon ; la commande est pressée. 
– Il y a un moyen, dit la femme : c’est que vous descendiez avec moi à la cave et que vous vous serviez vous-même. 
– Faisons vite, en ce cas. 
Tout en le précédant, avec un lumignon dans les marches humides, la “négociante” faisait à Palsambleu ses confidences. Elle était toute neuve dans ce commerce que son mari venait de prendre depuis peu. Elle priait le “client” d’avoir égard à son inexpérience, de lui pardonner sa gaucherie. 
– Ne craignez rien, madame, je m’y connais, fredonnait aimablement le maçon… Tenez, fit-il, en désignant un fût déjà mis en perce, voilà précisément ce qu’il me faut. 
Il disposa lui-même un broc sous la clef et, quand le récipient fut plein de vin rouge : 
– Passons maintenant au vin blanc, dit-il. 
– Vous me voyez bien embarrassée, murmura la femme toute confuse. Je ne m’oriente guère dans ce chaos de barriques. 
– De quoi vous mettez-vous en peine ? Êtes-vous donc si ingénue que vous ne sachiez qu’on peut à volonté, quand on est dans le secret, tirer du même fût vin blanc ou vin rouge ? 
– Mon mari me l’a toujours laissé ignorer.  
– C’est la chose du monde la plus simple. Il suffit de mettre en perce l’autre bout. Veuillez seulement, pendant que je transporterai la clef, introduire votre doigt dans le trou que voici afin d’empêcher tout coulage. 
La “négociante” obéit docilement. Palsambleu se hâta de remplir un second broc. Il en prit un au bout de chaque bras, et, saluant la patronne qui ne pouvait courir après lui sous peine de laisser couler toute la barrique, fut bientôt hors de la cave, ne fit qu’un bond dans la rue et disparut en un clin d’oeil au milieu de la foire. 


 

…Muse de la ripaille, toi seule pourrais décrire les majestueuses orgies auxquelles, trois jours durant, se livrèrent les trois héros dont la municipalité de Plestin-les-Grèves devrait immortaliser le souvenir. On inscrirait sur le socle de leurs statues “Passant, salue ces hommes. Pendant trente-six heures presque consécutives, ils mangèrent et burent, reburent et remangèrent, et ne connurent pas l’indigestion.”… 

Anatole Le Braz, “La foire de Tréguier”, Union agricole et maritime de Quimperlé,
10 février-1er mars 1893. Cf. Le Passeur d’âmes, Ed. Terre de Brume, 1898, textes réunis et présentés par D. Besançon.



Rendez-vous jeudi, pour le banquet final. 




           


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