Petites histoires de cuisine bretonne 10



Astérix et Obélix (Album n°24)



Il paraît que nous nous sommes bien alourdis, que nous avons abusé des nourritures terrestres et que, de petits plats en apéros, notre silhouette a pris des formes généreuses. La portion congrue se profilerait-elle à l’horizon du déconfinement ? Qu’allons-nous grignoter pour notre dîner d'adieu ? Trois tranches de concombre arrosées d’un zeste de citron ?  
Rassurez-vous : les petites histoires de cuisine s’achèvent mais, foi de Bretonne, elles s’achèveront dans la bonne humeur. Et cochon qui s’en dédit... « sauf vot’ respect » !




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POUR COMMENCER :  
SUS AUX CONCOMBRES !  

De toute la tribu maternelle « exilée » à Versailles, Henri - le frère aîné de ma mère - m’était le plus proche. Et pour cause : quatre étages seulement nous séparaient de cet amour d’homme, bien vite enfilés par mes jambes d’enfant. Dans un monde culinaire uniformisé, le premier et le cinquième étage de notre immeuble constituaient, en quelque sorte, deux bastions de la cuisine bretonne. Le premier surtout, d’où s’échappaient continuellement d’alléchants et bien reconnaissables fumets. Henri était en effet un excellent cuisinier, mais un cuisinier… breton, ce qui signifie que ses habitudes alimentaires épouvanteraient aujourd’hui le plus tolérant des nutritionnistes. Ah son far aux pruneaux avec les petites bulles de beurre fondu qui remontaient à la surface !  
Est-il en partie responsable des rondeurs qui me préoccupèrent tant quelques années plus tard ? Toujours est-il que je résistais alors vaillamment aux tentations, accumulant régime sur régime, tous plus abracadabrants les uns que les autres. Jusqu’au jour où…  

J’avais dix-sept environ et profitais de l’absence de mes parents pour me nourrir exclusivement de concombres. Oui, vous avez bien lu : de concombres. Or, un soir, après dîner - le mot est inapproprié - je descends chez mon oncle que je trouve évidemment dans sa pièce de prédilection, tel un prince en son royaume, son inséparable tablier pour toute armoirie. 
- T’as mangé, au moins ? me questionne-t-il d’emblée, suspicieux. 
- Oui, t’inquiète pas pour moi.  
- Ah oui ? Et on peut savoir ce que t’as mangé, hein ?  
« L’adversaire » attaquait de front. Impossible d’éluder. Après quelques inutiles tergiversations, je capitulai : 
- Des concombres.
- Des concombres ! Ma Doué beniguet ! Mais c’est pas une nourriture, ça… Des concombres… C’est pas Dieu possible !  Assieds-toi là et discute pas !... 
C’en était fait de moi. Ce qui m’est arrivé ensuite, vous le devinez déjà. L’âme bourrelée de remords mais l’estomac en liesse, il m’a fallu engloutir, sous l’œil satisfait de mon hôte :  
1° Une côte de porc cuite au beurre (l’huile ou la poêle anti-adhésive eût été une hérésie), 
2° Des pommes de terre au krign[1] que j’ai gratté jusqu’au fin fond de la casserole, 
3° Une énorme part de far aux pruneaux, sa spécialité, dont je n’ai pas laissé un gramme. 
Et puisque pêché avoué est à moitié pardonné, je confesserai encore que tonton Henri n’a pas eu besoin d’insister beaucoup pour me faire avaler deux grosses tranches de pain tartinées… au beurre de Roscoff, bien sûr, où nous nous étions envolés tandis que nos mandibules travaillaient activement en Île-de-France. Roscoff a toujours été dans notre famille un inépuisable sujet de nostalgie depuis que mon Johnny[2]de grand-père s’en fut chercher en Région parisienne un semblant d’aisance qui n’a jamais voulu de lui.  
Deux heures plus tard, nous revenions de notre escapade imaginaire, repus de souvenirs et de nourritures moins spirituelles. La gentillesse et l’hospitalité toute bretonne de mon oncle avaient eu raison de mes bonnes résolutions : en fait de régime, j’avais mangé deux fois et remisé ma monomanie cucurbitacée aux oubliettes.  
Mais c’est la joie au cœur que je remontai - plus lourdement que je les avais descendus, il est vrai - les quatre étages qui me séparaient de ce maestro de la cuisine familiale bretonne.  


Dominique Besançon, souvenirs d’enfance. Petites Histoires de cuisine bretonne, Textes rassemblés par Sylvie Ferdinand, Editions Terre de Brume 2009.

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ET POUR FINIR : 

SCIENTIFIQUE DISSERTATION 
SUR LA GOURMANDISE ET L'IVROGNERIE BRETONNES 

Je vois des ventres creux qui vivent d’une croûte,
Je vois même de gros empiffreurs de choucroute,
Je vois des gens d’esprit, des malins, des penseurs,
Des vieux portant bésicle, austères et causeurs
Je vois des aigrefins[3], faisant les difficiles,
Des cruistres, des goujats, des sots, des imbéciles,
Des goinfres, des lourdauds, des bâfreurs, des Normands,
Qui nous accusent d’être ivrognes et gourmands.

Oui, je sais qu’on en rit. Et je sais qu’on en cause.
Et bien, que voulez-vous, c’est le climat qui le cause (…)

Les soupes, que l’on trempe aux marmites béantes,
Et qu’on bâfre dedans des écuelles géantes ;
Les bouillis monstrueux, les boudins succulents,
Le lard rose, qu’on sert en quartiers opulents
Et qui laisse au menton deux longs sillons de graisse,
L’andouille, dont l’odeur vous met en allégresse ;
Les tripes, les rognons, les divins aloyaux,
Voilà nos mets, à nous, Gastronomes royaux !

Or, quand le Ventre agit, quand l’Estomac travaille,
Nous leur aidons, avec d’abondante buvaille.
Pour faire, au fond du sac, descendre les morceaux,
Du cidre à plein gosier, du cidre par ruisseaux !

Donc, il faut boire. Donc nous buvons. C’est affaire
De zone, de climat, de degré sur la sphère.

O Bretons, bas-Bretons, paillards et ripailleurs,
J’y pense et j’en frémis : nous pouvions naître ailleurs ! (…)

Non. Dieu, plein de bonté pour la gent buvassière,
Fit pour nous une bonne et grasse Nourricière :
Il donna donc, un jour, la Bretagne aux Bretons.
Bénissons-le. Buvons à sa gloire. Et chantons !

Frédéric Le Guyader, La Chanson du cidre, 1901.


Réconfortants folkloristes d'antan qui surent nous divertir pendant cette période difficile ! L’heure est venue de quitter leur table. Demain sera un autre jour. Merci à eux et bon courage à tous. 


Dominique Besançon



Je remercie Dominique d’avoir prêté sa plume à ce blog durant cette période de confinement « un peu » difficile à vivre pour tout le monde. J’espère que, comme moi, ces textes raffinés et gourmands vous auront permis de vous changer les idées.

Francine





[1] Morceaux de pomme de terre qui restent collés au fond : le meilleur !
[2] Sobriquet anglais désignant les cultivateurs léonards qui vendaient les oignons roses et doux de Roscoff en Angleterre où ils vivaient une partie de l'année.
[3] Fripons.


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